27 juin 2007
Il était une fois...
... une famille de tailleurs de pierre.
Bon, en fait, mes trois heures d'insomnie de la nuit dernière, outre la tête de déterrée que je présente actuellement à mon pécé, ont eu l'heureux effet de me donner une petite idée sur la manière d'aborder mes recherches de thèse dans le cadre de mon blog... S'il faut mal dormir et avoir de la fièvre pour trouver des idées de ce genre, on n'est pas rendu...
Il était donc une fois une famille de tailleurs de pierre...
En sortant de mon DEA (oui, c'est un truc que les moins de vingt ans etc.), je n'avais pas de sujet valable dans le cadre d'une thèse. L'architecture des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem en Bretagne à la fin du Moyen Age, c'est pas un truc vendeur... (ça y est, j'en vois déjà qui prennent le chemin de la porte...). Et, plus sérieusement, c'était surtout un corpus d'édifices trop disparate pour en tirer des conclusions dignes d'intérêt.
J'aurais bien aimé travailler sur la cathédrale de Quimper, mais on m'avait dit clairement que le sujet était réservé à une chercheuse qui avait produit un mauvais DEA sur le sujet avant de bifurquer vers des concours, mais qu'on ne savait jamais, si elle voulait le reprendre, blablabla... Oki, soit.
J'ai donc cherché un sujet qui me permette de travailler sur zone (que ceux qui ignorent encore que je vis en Bretagne lèvent la main !) et qui me permette de tâter de l'étude d'édifices multiples, chose que je n'avais encore jamais pu faire de manière approfondie. Et je suis tombée sur les Beaumanoir... Joli nom hein ?
Les Beaumanoir, pour ceux qui s'intéressent à l'architecture médiévale bretonne, on les trouve cités dans tous les bouquins. Même les guides touristiques ne manquent pas de signaler leur existence. Ecrire un bouquin sur l'art de la Bretagne médiévale sans parler des Beaumanoir, c'est comme écrire un bouquin sur Paris sans parler de la Tour Eiffel... Ca ne se peut pas.
Sur le coup, on se dit, en regardant les photos des édifices, que c'est bien joli et fort intéressant, mais qu'avec toute cette gloire, il doit y avoir belle lurette qu'on a fait le tour de la question... Et puis, en farfouillant, on s'aperçoit que toute cette science s'appuie sur quelques pages d'observations écrites par un érudit au début des années 1930, avec des remarques très pertinentes et d'autres qui ont l'air plus expéditives, et que depuis, rien n'a été dit de plus neuf. Et même, qu'on s'est empressé de rajouter au corpus déjà tendancieux du départ, tout ce qui, de près ou de loin (surtout de loin), pouvait s'apparenter aux formes du déjà célèbre "atelier Beaumanoir".
Pour vous expliquer en deux mots, les formes Beaumanoir, c'est ça :

Enfin, ce n'est pas que ça, mais disons que c'est l'élément-phare de l'atelier, avec notamment le clocher, mais ça, ce sera pour une autre fois... Du coup, quelle qu'en soit la date de construction, bon nombre d'édifices pourvus de chevets à noues multiples (beh oui, c'est comme ça que ça s'appelle...), c'est-à-dire avec des pignons aigus multiples couverts par des toitures et donc des éléments de charpente autonomes, bon nombre d'entre eux donc, se sont retrouvés estampillés Beaumanoir alors qu'ils n'avaient qu'une lointaine ressemblance avec l'original (ci-dessus), et même alors qu'ils avaient construits à une toute autre époque.
L'édifice que je vous montre en guise d'exemple, c'est le chef-d'oeuvre, au sens premier du terme, du membre le plus célèbre (d'accord, tout est relatif...) de la famille, j'ai nommé Philippe Beaumanoir. C'est une petite chapelle, aujourd'hui partiellement délabrée, dédiée à Saint-Nicolas, et qui se trouve dans un charmant site champêtre de la commune de Plufur, dans les Côtes-d'Armor. Datée de 1489, elle est visiblement la première d'une longue série d'édifices à peu près contemporains dans lesquels on retrouve, avec de légères variantes dans les modénatures, le même type de chevet et le même type de clocher (oui, les deux ensemble...). Ce qui est intéressant, c'est qu'on retrouve tous ces édifices dans une zone géographique restreinte, sur une bande, disons, d'environ 60 km de large, autour de la ville de Morlaix.
Pour ce qui est de la fourchette chronologique de cet ensemble, c'est en revanche beaucoup plus flou. La plupart des édifices ne portent pas d'inscription dédicatoire (contrairement à la chapelle Saint-Nicolas) ou même une marque lapidaire quelconque susceptible d'orienter vers une date de construction. Ils ne sont pas non plus documentés par des documents d'archives contemporains de la construction. Et comme bien sûr nous sommes en Bretagne, l'ensemble des édifices est en granite, dont l'usure rapide rend bien difficile une datation précise. La permanence des formes décoratives dans la région est un autre facteur d'erreur. Disons, pour être large, dans les deux dernières décennies du 15e siècle et les trois ou quatre premières du 16ème.
Il est certain que, sur un laps de temps aussi réduit, l'ensemble des chantiers (une vingtaine) n'a pas pu être l'oeuvre d'une seule et unique personne. Cette conclusion s'est imposée d'emblée, dès la première publication de René Couffon en 1933. Il fallait donc qu'il y ait un a-te-lier. CQFD.
Le problème, quand on est un bon thésard en quête effrénée de certitudes scientifiquement prouvées, c'est qu'il n'existe rien qui prouve, justement, une organisation dans le cadre strictement délimité d'un "atelier", c'est-à-dire un groupe d'individus travaillant de concert sous la direction d'un maître, lui-même chargé de former des apprentis. Un groupe dont on retrouverait les formules remployées à l'identique d'un chantier à l'autre ; un groupe dont les différentes mains deviendraient aisément identifiables sur chaque édifice pour l'oeil aguerri de l'historien d'art.
Eh ben, je vous le donne en mille, rien de tout ça !! Et pourtant, je m'y suis usé les noeils sur ces vieux cailloux, je vous l'jure !!!
Résultat des courses, me voilà avec un corpus d'édifices cohérent, dans une aire géographique cohérente, et dans une fourchette chronologique restreinte, et dont je ne peux rien faire, parce que JE NE PEUX RIEN PROUVER. Scrongneugneu...
Sauf que j'avais beau le hurler sur les toits, pleurer misère qu'il y avait un problème (ben oui, le sujet, c'était quand même "l'atelier Beaumanoir"...), mon cher directeur de thèse ne trouvait à me dire que "mais non, vous êtes sur la bonne voie !!!". Il avait juste oublié de préciser que la voie menait droit dans un mur. Ca, il ne me l'a annoncé qu'à six mois de la soutenance, avec conseil de modifier d'urgence mon sujet (ben, tiens, fastoche !), genre en élargissant à tous les édifices religieux de la zone, dans des limites ecclésiastiques moins facilement attaquables par exemple... Genre... Juste soixante-dix édifices supplémentaires à ajouter au corpus de départ, en moins de six mois, recherches et rédaction incluses, avec le boulot et les cours à côté, et viens pas t'plaindre que t'es débordée ma fille...! Finger in ze noze même !!!
Bref, après m'être accrochée à mes illusions pendant quelques temps, j'ai finalement opté pour la seule solution envisageable : laisser tomber. Et depuis un an, je me morfonds savoure mon temps libre retrouvé...
Sauf que je suis plutôt du genre "têtue comme une mule" moi... Et que je n'ai pas décidé à l'âge de onze ans que je serais historienne d'art-archéologue-conservateur-Indiana Jones pour baisser les bras si près du but.
Me voici donc repartie pour un tour, inscription en doctorat pour les trois années qui viennent, à l'université de Poitiers cette fois, qui dispose visiblement d'un centre de recherches en architecture médiévale très réactif, et d'une directrice de thèse accordant un véritable suivi à ses étudiants. J'élargis mon sujet de départ pour m'attacher désormais à l'étude de "l'architecture flamboyante entre Léon et Trégor" et confirmer, à terme, ma spécialisation dans l'étude plus générale de l'architecture flamboyante, dont la France compte un nombre plus que restreint de représentants...
Voilà, certains parmi vous réclamaient que je parle de ma thèse et de mes recherches, c'était donc une petite introduction qui, j'espère, n'aura fait fuir personne... Si tant est que Canalblog accepte de publier mon billet à la date programmée, parce que demain, c'est premier jour de soldes, et je n'aurais pas eu le temps de rédiger quelque chose. Et franchement, parler tous les ans des soldes, ça n'a pas d'intérêt... Pour ceux qui trouvent que oui, j'en ai déjà parlé là, et je suis sûre que cette année, ce sera exactement la même chose...
Commentaires
Les ateliers virtuels
Merci pour votre notule sur les Beaumanoir ; la problématique est bien résumée : sur un territoire donné, dans une fourchette chronologique relativement restreinte, une vingtaine de monuments porte l'empreinte d'une même main, qui ne saurait pourtant être celle d'un seul individu. En vous lisant, moi qui suis à ranger au nombre des incultes en matière artistique, je me souvenais que des spécialistes ont également mis en évidence l'existence de tels ateliers chez les grands artistes de la Renaissance italienne : ainsi, on serait bien en peine aujourd'hui de déterminer si telle ou telle oeuvre est bien de Vinci, par exemple, ou si ce dernier s'est contenté de reprendre à son profit l'ouvrage d'un disciple ; pour autant, la composition et le fonctionnement de tels ateliers ne sont pas toujours connus avec certitude.
Mais c'est surtout dans le domaine littéraire que votre sujet de thèse pourrait sans doute trouver la résonance dont vous avez besoin : des compositions hagiographiques aux "romans" arthuriens, nombre de textes médiévaux présentent de grandes parentés de fond et/ou de forme, ainsi que des similitudes frappantes en termes d'intertextualité et de métatextualité (pardon pour ces gros mots, qui sentent leur cuistre !) ; mais il est impossible d'imaginer bien sûr que tous ces ouvrages soient sortis de la même plume. D'où l'idée qu'il pouvait s'agir là encore de véritables "ateliers", comme c'est notamment le cas en ce qui concerne la mise en ouevre du "Lancelot" en prose.
Très intéressant...
Comme je suis aussi inculte en littérature ancienne que vous pouvez l'être dans le domaine artistique (et pourtant, écrire, c'est parfois un art...), je n'aurais jamais pensé à faire ce rapprochement. Qu'avec votre permission, je vais garder précieusement sous le coude pour rédiger mon futur chapitre sur "le pseudo-atelier Beaumanoir"... Merci.
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